L'Escaut joue à Tournai, comme les fleuves dans les autres grandes villes, un rôle-clé dans le développement de la ville du Moyen Age : approvisionnement en eau, source d'énergie, voie de communication, système de défense militaire et … grand égout naturel.
La physionomie actuelle de l'Escaut, rectiligne avec des quais abrupts et des ponts métalliques, remonte seulement au 18ème siècle. Avant les travaux entrepris sous le règne de Louis XIV, à partir de 1684, l'Escaut est large, avec des grèves en pente douce, peu profond et encombré de multiples obstacles : îlots, bancs de sable, écluses, ponts et arches aux multiples piles, quais, près de 30 moulins reliés par grappes à leur pire, pilotis pour consolider les berges, piles de bois, clayonnages et autres éléments pour retenir le courant. Les maisons ont pratiquement les pieds dans l'eau.
Les pires
La navigation, pourtant dense, n'était guère aisée sur l'Escaut. Aussi fallait-il toute la dextérité des " piremans " pour la traverser. Appelés ainsi parce qu'ils naviguaient sur un fleuve dont le fond était rempli de pierres et de roches, ils répartissaient les marchandises sur des embarcations plus petites - des " nasselles " - qui circulaient par convoi pour traverser la ville certains jours de la semaine. Elles empruntaient des chenaux, appelés " pires ", situés entre les moulins.
La situation de monopole des passeurs, avec les abus qu'elle engendre, et les mauvaises conditions du transbordement des marchandises poussent les " villes associées " (Douai, Valenciennes, Mons, Audenaerde, Gand et Anvers) à faire construire, dès 1564, des tenues d'eau pour augmenter la profondeur et permettre aux navires de passer Tournai sans l'aide des piremans. L'ensablement et les inondations provoquées par ses ouvrages d'art seront à la source de procès interminables dont la solution ne sera apportée que par la canalisation de l'Escaut sous Louis XIV.
Les moulins
18 des 21 moulins que comptait Tournai avant la canalisation de l'Escaut étaient situés dans le noyau le plus ancien de la ville, échelonnés sur un espace de 400 mètres à quelque distance des piles du pont à Pont. De plan carré, ils étaient construits en dur sur des masses de pierre ou de maçonnerie installées sur des îlots. Ils comportaient souvent deux roues à aubes et servaient, pour la plupart, à moudre des céréales. Ils tournaient les mardi, jeudi et samedi, les autres jours étant réservés à la navigation, sauf le dimanche où, ventaux et pertuis ouverts, le fleuve s'auto-épurait.
Les inondations
S'il arrive souvent que l'Escaut déborde pour cause d'intempéries, ses eaux étaient aussi utilisées à des fins militaires pour tenter de contrarier la progression de l'ennemi en inondant les terres aux alentours de la ville grâce à la fermeture de l'écluse-barrage de la porte d'eau dite " Luchet d'Antoing " en amont de la ceinture des remparts : en 1521 pour ralentir les troupes de Charles Quint, elles empêchent François Ier de venir au secours des Tournaisiens; en 1581, toutes les terres en amont du centre sont sous eau lorsque Alexandre Farnèse campe devant Tournai dont les Etats généraux s'étaient révoltés contre le roi Philippe II d'Espagne ; en 1667, 1709 et 1745, on tente, en vain, d'empêcher la progression des troupes françaises ou hollandaises. A chaque fois, les villages en amont souffrent durement de cette tactique tandis que la mouture du grain devient impossible en ville et menace ses habitants de famine.
Approvisionnement en eau potable
Pour satisfaire les besoins en eau des habitants, la ville de Tournai était divisée en 220 connétablies. Elles étaient placées sous l'autorité d'un connétable chargé de l'entretien et de l'équipement des puits du secteur. Le long des rives de l'Escaut, des puisoirs et des descentes équipées de marche permettaient un approvisionnement abondant, notamment en cas d'incendie, tandis que des abreuvoirs en pente douce permettaient aux animaux d'accéder directement au lit du fleuve. Celui-ci fournissait aussi l'approvisionnement nécessaire aux 4 établissements de bains ou étuves - La Rose, le Château brisé, Les Neuves Etuves, La Couronne - que comptait la ville pour répondre aux besoins d'hygiène de ses habitants.
Matière première pour l'industrie
L'eau était aussi un ingrédient vital pour certains métiers du moyen âge, principalement la brasserie, la teinturerie et la tannerie. Les brasseurs sont d'ordinaire placés en amont pour bénéficier d'une eau moins polluée, les teinturiers et les bouchers en aval tandis que les tanneurs sont systématiquement écartés du centre en raison de leur activité malodorante. A Tournai, cette répartition n'est guère respectée : une vingtaine de brasseries sont présentes sur les deux rives de l'Escaut - dont l'Ecu de France, le Croissant, les Trois Mondes, l'Oliphant, l'Ancre ou le Noir Leon. Elles côtoient allègrement les autres métiers : les teinturiers près du pont de Bois et à l'Ableau et rue de la Tannerie, au sein de la paroisse Saint-Brice où l'on trouve aussi les tanneurs.
Exutoire d'égouts
Jusqu'à un passé récent, l'Escaut servait à Tournai d'égout collecteur à un réseau urbain sommaire, à ciel ouvert. Conséquence immédiate de cet état de fait, la navigation y était entravée par des agglomérats d'immondices, les épidémies y trouvaient un terrain propice pour s'étendre et la production piscicole était en chute libre dès la fin du Moyen Age.
Au 18ème siècle encore, les eaux de pluie mais aussi les eaux usées de la ville coulaient à ciel ouvert dans un caniveau - appelé " warwande " - au milieu des rues récemment pavées qui aboutit directement dans l'Escaut. Malgré les interdictions, elles charriaient immondices et excréments. Malgré les campagnes de nettoyage des rues et l'affermage de l'évacuation d'ordures hors des fortifications, c'était dans l'Escaut que l'essentiel des immondices, des débris de toutes sortes et des cadavres d'animaux aboutissaient.
Le long du fleuve, des latrines ou " basses chambres " avaient été aménagées pour les Tournaisiens. Ce sont des cabanes en bois posées partiellement sur la rive et sur pilotis permettant une évacuation directe dans le fleuve. Des latrines pendantes sur eau " étaient même fixées sous la première arche du pont Tournu. Elles étaient inaccessibles en hiver, lorsque les eaux étaient trop hautes.