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Thierry DEMEY
Bruxelles, chronique d'une capitale en chantier
Tome II. De l'Expo 58 au siège de la C.E.E.

Chapitre 3 : Le plan Manhattan

Jadis prospère et animé, le quartier de la chaussée d'Anvers périclite rapidement sous l'effet conjugué de l'exode urbain de l'après-guerre, des grands travaux qui l'ont progressivement isolé et des tergiversations des pouvoirs publics qui, en figeant toute transformation dans l'attente d'un plan global de rénovation, découragent les propriétaires à entretenir leurs biens.

Maquettes Axé d'abord autour du prolongement du boulevard Jacqmain sur le lit asséché de la Senne, articulé ensuite autour du carrefour autoroutier qui doit relier le centre aux principales villes du pays, le plan des urbanistes du groupe Structures opte pour la démolition intégrale du quartier, jugé vétuste et irrécupérable, au profit d'un centre d'affaires entouré de commerces et de logements. Sans tenir compte du tissu urbain existant, il postule la densification du bâti, composé d'immeubles-tours, et la séparation radicale des circulations mécanique et piétonne grâce à une dalle artificielle placée à 13 mètres au-dessus du sol. Il s'inspire en cela de nombreuses réalisations étrangères dans plusieurs villes des Etats-Unis et d'Europe.

Née aux Etats-Unis, l'idée de doter les principales métropoles d'un World trade center répond au souci de vaincre les obstacles au développement des échanges commerciaux à l'échelle de la planète. Il doit être un outil de collecte et de traitement des flux d'information au service des hommes d'affaires.

Si l'on excepte les milieux d'affaires anversois, Charles De Pauw est le premier à vouloir relever le défi américain matérialisé par la construction de deux tours dans la baie de New York en implantant une infrastructure identique à Bruxelles. L'écho qu'il suscite dans les milieux politiques bruxellois, particulièrement auprès de Paul Vanden Boeynants, ancien Premier ministre et échevin de l'urbanisme de la Ville, sera décisif pour la réussite de son entreprise.

Quartier Nord D'abord prévues au quai des Usines, au-dessus du futur marché couvert, les huit tours du W.T.C. seront implantées au centre du quartier Nord à la demande expresse des urbanistes qui y voient une opportunité inespérée de lancer le plan de rénovation qu'ils viennent d'achever.

L'enthousiasme que la presse et les milieux concernés manifestent à l'égard de ce projet futuriste ne se tempère progressivement qu'à la dure épreuve des faits. Les drames sociaux mis en exergue lors des premières expulsions, la menace que font peser les autoroutes urbaines sur l'intégrité de la ville alimente un sens critique jusque-là fort émoussé.

Le programme de logements sociaux mis en place pour reloger les victimes des expropriations accumule tellement de retard qu'il ne permettra pas d'éviter l'exode forcé d'une population très vulnérable. Composée principalement de personnes âgées et d'immigrés, elle se révèle particulièrement attachée au quartier qui lui sert de cadre de référence.

Tours jumelles du W.T.C. Maladroits et inefficaces lorsqu'il s'agit de rencontrer les revendications des habitants, les pouvoirs publics ne ménageront pas leurs efforts pour assurer le succès de la promotion immobilière. Après avoir assumé le financement du rachat des immeubles et des viabilités, avoir loué le terrain destiné au W.T.C. à des conditions défiant toute concurrence, ils s'empresseront de louer des surfaces de bureaux excédentaires au moment où les premiers signes d'essoufflement se font sentir. Fin 1977, l'ensemble des services de l'Etat installés dans les deux tours achevées du W.T.C. totalisent à eux seuls 128 millions de loyers annuels.

Confronté à des difficultés de trésorerie, le promoteur est contraint de faire appel à des capitaux étrangers pour poursuivre la construction de la deuxième tour et assurer le financement de la troisième. Le ralentissement de l'activité économique a cependant tôt fait de réduire à néant les espoirs de relance que ces alliances avaient suscités. La liste des projets immobiliers abandonnés, signe tangible de la désaffection des promoteurs pour le quartier, ne fait que s'allonger.

Au prix de nouvelles expulsions, les autorités communales tentent en vain de remédier à l'effet repoussoir provoqué par les immeubles vétustes ou abandonnés en rasant la quasi-totalité du site et en aménageant la voirie avec le concours de l'Etat. Il paraît de plus en plus évident qu'il faudra revoir les conceptions du plan de rénovation, basées sur des prémices de plus en plus contestées. Au nom d'une vision plus démocratique de l'aménagement urbain qui tienne compte des intérêts de ses principaux usagers et du souci de sauvegarder le tissu traditionnel des villes européennes de la destruction, des voix de plus en plus nombreuses réclament cette révision qui table sur la consultation la plus large possible des populations concernées.

Très partiellement rencontrée près de vingt ans plus tard, cette exigence se traduit par un compromis boiteux qui, au nom du pragmatisme, assure un bel avenir au développement des projets de bureaux, plus rentables à court terme, au prix de timides concessions aux fonctions dites faibles, le logement et les équipements collectifs, réduits à la portion congrue le long de la chaussée d'Anvers.

On attribue souvent, mais à tort, la responsabilité de la faillite du plan Manhattan à son principal promoteur, Charles De Pauw. En réalité, le W.T.C. ne s'est inscrit dans le plan de rénovation, dont il n'occupe qu'une infime partie, que sur l'insistance de la Ville de Bruxelles et des architectes qui y voyaient le moyen d'amorcer la rénovation du quartier. Accepter un tel défi n'était pas sans risque comme l'a démontré la manière dont le projet a finalement capoté. Mais, l'homme d'affaires "visionnaire", et quelque peu mégalomane, qu'était Charles De Pauw n'est qu'un maillon dans la chaîne, un acteur parmi d'autres.

Les architectes et les pouvoirs publics portent aussi leur part de responsabilité dans ce gâchis. Les premiers pour avoir conçu un programme disproportionné et manifestement inadapté à la taille d'une petite capitale. Sans tenir compte le moins du monde de la morphologie du tissu urbain existant et de ses habitants, ils ont préféré faire table rase du passé pour construire une ville nouvelle à partir d'une vision théorique et totalitaire.

W.T.C. en construction Le plan Manhattan constitue, de ce point de vue, une illustration parfaite de l'influence que peut avoir un groupe de techniciens bien organisés sur la structuration du paysage urbain, avec la connivence des responsables politiques qui en sont davantage les otages que les commanditaires.

Séduits par le prestige et les perspectives financières que lui faisait miroiter la rénovation du quartier, les pouvoirs publics n'ont pas ménagé leur soutien aux promoteurs privés. Ils ont à la fois fait trop et trop peu.

D'un côté, il y a les acquisitions massives, le bail emphytéotique aux conditions avantageuses, la prise en location de surfaces de bureaux par la Ville de Bruxelles. En se montrant aussi remplie de sollicitude, elle n'a pu que contribuer à alimenter les rumeurs de collusion entre l'échevin de l'Urbanisme, Paul Vanden Boeynants et le promoteur privé. Le ministère des Travaux publics a ensuite pris le relais en finançant l'aménagement routier du quartier et en prenant en location la troisième tour pour les besoins de son administration.

De l'autre, les erreurs accumulées par les pouvoirs publics dans la gestion du dossier révèle une impuissance à agir singulière eu égard aux enjeux en cause. La coordination entre les trois communes concernées est particulièrement laborieuse. Jalouse de leur indépendance, chacune entend poursuivre sa propre politique, notamment en matière d'acquisitions, au détriment de la cohérence d'ensemble. Il en est de même des différentes sociétés concessionnaires qui doivent assurer la viabilité du quartier. La difficulté qu'elles ont de coordonner leurs travaux est source d'importants retards.

Malgré ces accrocs, la comparaison avec les moyens artisanaux mis en oeuvre pour assurer le reclassement de la population du quartier fait pâle figure et suscite l'indignation. Au-delà des exagérations de circonstances, des stigmatisations abusives, il faut reconnaître que l'incurie, voire l'indifférence des édiles locaux à l'égard des situations particulières est patente.

Non que la responsabilité de la Ville soit seule en cause. Son programme de construction de logements sociaux est même antérieur à l'adoption du plan d'aménagement. Prévisible, l'enlisement administratif des dossiers de logements sociaux aurait dû inciter les responsables à la prudence. Leur construction effective devait, en tout cas, constituer un préalable à l'octroi des permis de bâtir aux promoteurs de bureaux.

Ceux-ci reprochent aux autorités locales de ne pas avoir contraint les promoteurs britanniques qui ont débarqué à Bruxelles au lendemain de leur entrée dans la Communauté européenne de s'implanter en priorité au quartier Nord mais au contraire d'avoir toléré une dispersion à travers la ville. Et d'ajouter, non sans une certaine complaisance, que la concentration des extensions de bureaux au sein du plan Manhattan, aurait permis d'épargner des destructions inutiles et favoriser le maintien du tissu urbain traditionnel.

Pour séduisante qu'elle soit, l'assertion ne résiste pas à l'analyse. Non seulement le quartier n'aurait jamais pu absorber la totalité des extensions de bureaux, mais la mutation fonctionnelle d'autres quartiers, le quartier Léopold et l'avenue Louise notamment, est bien antérieure au développement du plan Manhattan. Enfin, la plupart des promotions développées par les investisseurs anglais ont une moindre ampleur que les gabarits imposés au quartier Nord par les prescriptions du plan d'aménagement. Il est vrai que rien n'empêchait alors la Ville de prendre l'initiative d'une révision, en ne conservant que les huit tours principales et en réduisant les gabarits autour de ce noyau central. D'autres destructions dans la Ville auraient été utilement épargnées.



Bruxelles,.. Tome II
Chapitres
  1. Les autoroutes urbaines
  2. La Cité administrative de l'Etat
  3. Le plan Manhattan
  4. L'implantation des Communautés européennes
  5. La ville aux cent comités d'habitants
Contenu du
Chapitre 3
  • Le déclin du " petit Molenbeek "
  • Genèse d'un quartier d'affaires
  • Le Manhattan Center ou le tour du monde en 80 minutes
  • Le World Trade Center
  • Que crèvent les expulsés ?
  • Premiers signes d'essoufflement
  • La remise en cause
  • Bruxelles n'aura pas son Manhattan