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Thierry DEMEY
Bruxelles, chronique d'une capitale en chantier
Tome II. De l'Expo 58 au siège de la C.E.E.

Chapitre 4 : L'implantation des Communautés européennes

L'implantation des communautés européennes à Bruxelles doit davantage aux circonstances de fait qu'à une politique volontariste des autorités belges.

L'échec des pourparlers sur la question du siège des institutions au lendemain de la signature du Traité de Rome permet l'installation provisoire de l'administration à Bruxelles. A défaut d'accord pendant les décennies qui suivent, la situation provisoire ne fait que se renforcer. Les services de la Commission sont implantés à Bruxelles, à l'exception de quelques centaines de fonctionnaires déplacés à Luxembourg pour compenser le départ de la C.E.C.A. au moment de la fusion des Exécutifs communautaires en 1965. Le conseil des Ministres tient l'essentiel de ses sessions dans la capitale belge tandis que le Parlement européen est contraint de partager ses travaux entre Bruxelles et Strasbourg. Etant en plus handicapé par la dispersion de ses services, il ne faut guère s'étonner que ce soit lui qui remette, périodiquement, la question du siège sur le tapis.

Berlaymont Pour remédier à la dispersion des services de la Communauté à Bruxelles, l'Etat belge prendra en charge la construction du complexe du Berlaymont entre 1961 et 1970. Il tire son nom de la présence, au même endroit, d'un couvent et d'une école fréquentée par les enfants de la bourgeoisie catholique bruxelloise depuis le début du siècle. Le parc de l'école de la rue de la Loi est suffisamment étendu pour permettre l'implantation d'un vaste immeuble, moyennant un minimum d'expropriations. Le Berlaymont déménage en 1962 à Waterloo où des pavillons sont construits à son intention à la lisière du domaine d'Argenteuil.

Conseil des ministres La Commission européenne souhaitant occuper seul le Berlaymont pour des questions de prestige, la Belgique doit envisager la construction d'un nouvel immeuble pour le conseil des ministres. Alors que les eurocrates verraient d'un oeil favorable l'implantation d'un immeuble en périphérie, à proximité de la forêt de Soignes, le gouvernement belge entend regrouper l'ensemble des institutions autour du rond-point Schuman où elle a consenti d'importants investissements en matière d'infrastructure routière et de métro. Mais l'espace disponible est trop exigu pour satisfaire les besoins de l'administration européenne. La controverse sur le périmètre réservé fera rage pendant près de quinze ans avec, en toile de fond, la volonté des associations d'habitants d'éviter la création d'un ghetto européen au coeur de la ville en introduisant de l'habitat et des commerces sur le site. Elle se heurte toutefois aux exigences fonctionnelles et de sécurité du conseil des ministres européen. Si un compromis est finalement trouvé, il ne satisfait personne et compromet en tous cas définitivement l'animation de l'ancienne vallée du Maelbeek, le long de la chaussée d'Etterbeek. L'architecture du bâtiment qui est en train de s'élever entre le rond-point Schumann et la rue Belliard reflète les exigences du programme imposé par la C.E.E.

Site du futur Espace Léopold Las de conditions de travail particulièrement pénibles, le Parlement européen décide en 1985 de faire construire un hémicycle à Bruxelles de manière à disposer d'une infrastructure complète dans les deux villes qui abritent ses activités. En l'absence d'initiative du gouvernement belge, dont les ministres flamands ne veulent pas contribuer au renforcement du rôle international de Bruxelles, la Région bruxelloise sert de tuteur aux investisseurs privés qui se montrent intéressés par le projet, la C.O.B. et la Société générale de Belgique. Très vite, le projet d'hémicycle s'étend à l'aménagement de tout l'espace situé entre la gare du Luxembourg et le parc Léopold. La gare sera couverte d'une dalle piétonnière bordée de tours de bureaux et de logements en périphérie.

La procédure utilisée autant que le gigantisme du projet, densifié encore à la faveur des études de rentabilité, suscitent la colère des comités de quartier qui dénoncent la concentration excessive des Communautés européennes au quartier Léopold. Le combat de principe qu'ils mènent connaît un premier succès avec l'interruption forcée de la démolition de la brasserie Léopold qui doit accueillir l'hémicycle européen au terme d'une procédure judiciaire qui tournera cours. En échange de l'abandon de celle-ci, l'association du quartier Léopold obtient quelques garanties en matière d'expulsions et d'organisation des chantiers. Les engagements en faveur de la rénovation du quartier limitrophe sont plus flous et dépendent de la seule bonne volonté des parties signataires.

Au fil des esquisses et des plans, l'espace Léopold prend toujours plus d'ampleur, dictée par des impératifs de rentabilité. La composition architecturale, flattée, ne sert qu'à rassurer ceux qui sont préoccupés d'un bon aménagement des lieux. Unilatérales, les conclusions de l'étude des impacts du projet sur l'environnement ne font que confirmer les choix opérés par les investisseurs. Les embarras prévisibles de la circulation qu'une telle concentration de bureaux dans un périmètre aussi restreint vont susciter ne sont rencontrés que par des suggestions partielles et insuffisantes.

Parlement Alors que le chantier de l'hémicycle commence à prendre forme et que les perspectives de rentabilité s'éclaircissent, certains entrepreneurs, laissés sur la touche, font le forcing pour s'introduire dans la société de promotion de l'espace Léopold. Tous les moyens sont bons pour y parvenir : contre-projet médiatisé et démagogique, pressions politiques révèlent les méthodes que certains n'hésitent pas à utiliser pour s'imposer. Comme le gâteau à partager est assez important - l'investissement porte sur plusieurs dizaines de milliards - on finit par trouver un arrangement qui satisfait tout le monde.

Alors que le dossier poursuit son cheminement administratif et que les premières tours d'ascenseurs de l'hémicycle pointent leur nez dans le ciel bruxellois, le Parlement européen se porte candidat pour la location de l'ensemble du site, y compris les bureaux à construire le long de la dalle. Les plans sont adaptés en conséquence et le bail est signé, après maintes péripéties, le 8 janvier 1992. La mise à disposition de la première aile du bâtiment de l'hémicycle - dont la seconde partie sera construite après le transfert de la cabine à haute tension - est prévue pour le dernier trimestre de cette année.

Hautement risqué, le pari tenu par les investisseurs, soutenus par la Région bruxelloise, semble gagné. Il ne fait maintenant plus de doute que le Parlement européen poursuivra l'essentiel de ses activités à Bruxelles, même si un compromis avec Strasbourg semble inévitable. Il n'est pas sûr pour autant que l'urbanisme bruxellois, soumis à d'aussi fortes pressions, en sorte gagnant.

Rue de la Loi La Communauté européenne est désormais le principal locataire de bureaux sur la place de Bruxelles, avec les 787.OOO m2 qu'elle occupe, presque exclusivement dans les quartiers Léopold et Schuman. Un district européen se crée dans les faits avec, comme corollaires, les nuisances qui y sont liées : circulation, monofonctionnalité, insécurité, bâtiments massifs et monotones.

Si les retombées économiques d'une telle concentration d'institutions dans la capitale sont importantes, elles ne doivent pas occulter la fragilité de cette prospérité, ni les effets pervers qu'elle engendre pour un frange de plus en plus importante de la population bruxelloise.



Bruxelles,.. Tome II
Chapitres
  1. Les autoroutes urbaines
  2. La Cité administrative de l'Etat
  3. Le plan Manhattan
  4. L'implantation des Communautés européennes
  5. La ville aux cent comités d'habitants
Contenu du
Chapitre 4
  • La querelle du siège
  • Regroupement autour du rond-point Schuman
  • Où implanter le conseil des ministres ?
  • Programme d'extension immédiate
  • Le concours d'architecture et de promotion
  • Variations autour d'un îlot fétiche
  • Le chantier du Conseil des ministres
  • L'Espace Léopold
  • La guerre de Troie n'aura pas lieu
  • La capitale de l'Europe